La fraternité au cœur des banlieues de Marseille

Les quartiers populaires de Marseille sont tristement connus pour leurs conditions de vie difficiles. Pourtant, loin de cette image médiatique, ces quartiers sont habités par des familles qui gardent l’espoir d’un avenir heureux pour leurs enfants. L’association Massabielle les accompagne avec fidélité et simplicité.

Depuis plusieurs jours, le mistral s’engouffre avec force dans les rues de Marseille, se frayant un passage dans chaque recoin des seize arrondissements de la ville. A l’abri de ses assauts glacés, dans la cour d’une cité enclavée du 3ème arrondissement, le quartier le plus pauvre de France, trois jeunes s’avancent vers le porche de l’immeuble. Là, sous leur capuche ou à califourchon sur un scooter, des adolescents font passer de la drogue, furtivement, de main en main. « Bonjour, nous sommes de La Source. Nous venons faire du soutien scolaire », lance Mathilde en leur direction tandis que les jeunes dealers la toisent du regard. « Laissez-les passer. Ils aident mon petit frère », répond un garçon. Mathilde est volontaire à La Source, un patronage implanté depuis 2017 dans le quartier de la Belle-de-Mai, dans le 3ème arrondissement. Le quartier de la Belle-de-mai est ce qu’on appelle un quartier prioritaire de la politique de la ville (QPV). C’est un territoire défini comme cible prioritaire par les pouvoirs publics. Marseille concentre la moitié de la population des QPV de la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur soit 393 400 personnes (Insee 2016). Les QPV ont la particularité d’être habités par une population jeune, issue de l’immigration ou immigrée avec un fort taux de familles monoparentales et/ou nombreuses. Les personnes sans diplôme sont majoritaires et les revenus par foyer sont, en moyenne, inférieur à 1300 euros par an. Ainsi, le taux de pauvreté dans ces quartiers de Marseille s’élève à 47 %. Ce contexte social sinistré est le terreau de trafics en tous genres. Dès l’âge de 15 ans, un jeune en décrochage scolaire peut être pris dans la spirale de l’argent facile et de la violence. L’association Massabielle, soutenue par la Fondation Raoul Follereau, présente depuis dix-neuf ans dans les quartiers Nord puis Belle-de-Mai de Marseille, souhaite prévenir la délinquance grâce à l’éducation. Elle s’appuie sur deux piliers principaux : le jeu, dans les locaux du patronage ou dans la rue deux après-midis par semaine, et le soutien scolaire à domicile. Ce soir, les volontaires de La Source ont rendez-vous chez les familles pour donner des cours de soutien scolaire aux enfants. « Il faut savoir que rien n’est acquis dans les banlieues », explique Aymeric O’Neill, membre fondateur de l’association Massabielle, « Tout se fonde sur la relation humaine liée à une présence car nous habitons le quartier. Et cette présence gratuite permet l’amitié et la confiance qui sont les éléments essentiels de ce travail de soutien scolaire et de jeu. Ils permettront de construire cet avenir heureux que les parents désirent tellement pour leurs enfants. »

L’association Massabielle utilise le jeu pour accompagner les enfants. Crédits : Corentin Fohlen

Ce soir, Alima nous ouvre les portes de son appartement avec un large sourire. D’origine maghrébine, elle est arrivée en France avec sa famille il y a une dizaine d’années. Deux de ses enfants sont inscrits au patronage La Source. Au programme de ce soir : mathématiques et grammaire. Pour remercier les volontaires de La Source, Alima leur offre des plats de pâtes et de salades à son image : généreux. « Je suis contente qu’ils viennent pour mes enfants », explique la jeune femme, « j’ai peur pour eux. Je ne les laisse pas trop jouer dehors car il y a souvent des affrontements entre les jeunes et la police à cause du trafic de drogue. C’est trop dangereux. Mon fils aime venir au patronage car il peut jouer au football dans la cour avec les autres enfants et je sais qu’il est en sécurité. » Le mari d’Alima propose aux volontaires de les guider pour sortir de la cité sans encombre car la nuit est tombée à présent. Ces familles sont, en quelque sorte, prises en otage dans les cités. L’association Massabielle souhaite « offrir aux enfants et aux jeunes des quartiers, en lien avec leur famille, une alternative à un avenir qui rime parfois avec marginalité. Certes, nous voyons des situations terribles dans les cités, mais nous sommes aussi les témoins de rencontres magnifiques : des parents modèles dignité, incroyables de rectitude et d’amour pour leurs enfants, cherchant à bien faire le bien  », souligne Aymeric.

Une autre facette des quartiers Nord

Après une première expérience dans les favelas du Brésil, l’association Massabielle s’installe à Marseille dans la cité des Lauriers en janvier 2001, dans les quartiers Nord. Ils concentrent un tiers de la population de la ville soit environ 250 000 habitants. Les premiers membres de l’association habitent le quartier et visitent les familles chez elles pour créer des liens d’amitié et de confiance. Puis des activités diverses sont lancées, parfois suite à l’appel d’une famille voisine qui ne s’en sort pas : soutien scolaire, mini-camps « études et jeux », activités de rue. En 2011, le centre de vie – la Maison Bernadette- entre en fonctionnement au cœur de la cité des Lauriers.

A l’entrée du parking de la cité, une petite cabane faite de tôles, d’un panneau de signalisation et d’un vieux matelas attire l’œil. Il est tard dans la nuit. Un jeune garçon se tient à l’intérieur, grelottant de froid. Cette cabane sert de chouf. Le « gardien » a pour mission de prévenir les trafiquants d’une descente de police. Beaucoup des chouf ont à peine 15 ans. Une année charnière dans le décrochage scolaire. Le centre accueille 250 enfants toutes les semaines pour du soutien scolaire et des activités culturelles ou ludiques. En vivant dans la cité, les membres de l’association souhaitent « habiter le quotidien » des personnes du quartier afin de créer un espace de fraternité par l’accueil et la rencontre entre des communautés différentes. Ces familles enclavées ne souhaitent qu’une chose : donner un avenir à leurs enfants. Un avenir suspendu aux échecs de la politique de la ville, au trafic de drogue et à la tentation de l’argent facile. La drogue est arrivée dans cette cité au début des années 2000. D’un petit trafic à la sauvette, le réseau s’est développé en une machine internationale bien huilée.

La Maison Bernadette se trouve au pied de la cités des Lauriers. Crédits : Corentin Fohlen

Le soutien scolaire à la Maison Bernadette concerne les élèves du CP à la terminale. Ils sont répartis en petits groupes par niveau dans les salles de classe. Ce sont des lycéens et étudiants volontaires issus d’établissements de Marseille qui les accompagnent pendant une heure. A l’image de Jeanne (le nom a été changé), 19 ans, étudiante en IUT de Chimie. « J’habite dans une cité. Le quartier est dangereux donc je comprends ces jeunes et ce qu’ils vivent. Ils n’ont pas d’autre activité à part les jeux vidéo et trainer devant les barres d’immeuble. J’ai eu la chance d’avoir des parents qui m’ont empêché de tomber dans ce rythme. J’aimerais que ce soit pareil pour eux car il est très difficile d’en sortir. » Un accompagnement important pour ces enfants. « J’aime bien venir ici », précise une élève de cinquième en rangeant ses stylos, « ça m’aide bien. » Le mercredi, samedi et pendant les vacances, les enfants peuvent s’inscrire dans les petits clubs du patronage : théâtre, skateboard, ateliers manuels, échecs ou participer aux camps d’été et aux sorties mensuelles. « Je me souviens d’une petite fille qui, dès 6 ans, était assez violente », raconte Brigitte, éducatrice à l’association Massabielle depuis huit ans, « elle avait vécu des évènements difficiles dans sa vie. A l’adolescence, elle était instable. Mais il faut savoir lire au-delà. Lorsqu’elle était violente, je sentais qu’en réalité elle me testait. Derrière son attitude se posait cette question : jusqu’où tu m’aimes ? » La fidélité et l’amour sont les certitudes qui habitent le cœur des membres de l’association Massabielle. Ainsi, ils peuvent agir.

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