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Un carême au temps du coronavirus

 

 
	Un homme dans une église en Colombie. L’état d’urgence y a été décrété le 12 mars. RAUL ARBOLEDA / AFP

Un homme dans une église en Colombie. L’état d’urgence y a été décrété le 12 mars. RAUL ARBOLEDA / AFP

Religieuse dominicaine et médecin en prison, Anne Lécu appelle les chrétiens à se montrer « légitimistes » et appliquer les décisions sanitaires sans état d’âme, au nom du bien commun. Mais elle propose aussi une profonde méditation pour temps de solitude et de silence.

Il est 21h, le niveau 2 du plan blanc de mon hôpital vient d’être activé, ce qui signifie qu’il faut être prêt à être appelé si besoin, et La Vie me demande de réfléchir au coronavirus à partir de ma double expérience de médecin et de religieuse. Ma première réaction à cette demande est assez simple : je n’ai pas grand-chose à dire, si ce n’est qu’il nous faut être légitimistes. Faire ce que l’on nous demande de faire est sans doute le plus grand service que nous pouvons nous rendre mutuellement, au nom du bien commun. Je n’ai pas la compétence pour dire si nous fermons les écoles trop tôt ou trop tard, si nous sommes trop souples ou trop rigides, et je pense que ce n’est pour l’heure pas le sujet. Le moment n’est pas de se demander si l’on a confiance ou non dans nos autorités, il faut agir ensemble dans la même direction. Cela est vrai dans la prison. Cela est vrai dans l’Église. Je sais seulement que pour rien au monde je ne voudrais être à la place de ceux qui ont à prendre ce genre de décision. Être fidèle au Christ, où que nous soyons, c’est mettre du lien dans tout ce qui distend et abime le corps social, la méfiance, l’arrogance, le cynisme, le mensonge, la lâcheté et la division.

Le moment n’est pas de se demander si l’on a confiance ou non dans nos autorités, il faut agir ensemble dans la même direction.

Cela rejoint d’ailleurs une attitude spirituelle somme toute assez banale : c’est quand il n’y a pas de raison de croire que la foi est la foi, car dépouillée de tout ce qui n’est pas elle, elle est alors une décision. « Je veux croire » disait Thérèse de Lisieux. Ce qui est à ma portée, c’est de décider de faire confiance aux autorités, ou à tout le moins de leur obéir. Il sera toujours temps, une fois la tornade passée, de faire un retour sur nos décisions pour mieux comprendre celles qui ont été utiles et celles qui ont été nuisibles.

3 conseils pour prier au temps du coronavirus

Mes collègues médecins en prison, et notamment les responsables de service, s’activent depuis maintenant plusieurs jours pour tenter d’anticiper au mieux quelque chose qui n’est que difficilement prévisible. Le système carcéral italien n’est sans doute pas tout à fait superposable au français avec une part plus importante d’espace communs que nous n’avons pas dans les maisons d’arrêt. Nous ignorons donc pour l’heure comment nous allons traverser la tempête. Mais le fait que 15% des personnes infectées semblent nécessiter des soins hospitaliers, et 5% des soins intensifs, n’est pas pour nous rassurer. La population pénale de Fleury Mérogis est à plus de 4000 détenus, certes plus jeunes que la population générale. Pourrons-nous hospitaliser tous ceux qui ont besoin de l’être ?

Ce qui va me manquer pendant ce temps de carême, ce n’est pas d’abord la communion au corps du Christ, mais le rassemblement ecclésial.

Sur le plan ecclésial, j’avoue apprécier les réactions des responsables qui assument leur part et acceptent que la vie liturgique de leur diocèse soit chamboulée, avec notamment la fermeture d’églises, au nom de ce même légitimisme. À nous maintenant de trouver du sens à tout cela. Je réalise à quel point ce qui va me manquer pendant ce temps de carême, ce n’est pas d’abord la communion au corps du Christ, mais le rassemblement ecclésial, lors duquel ensemble nous communions au corps du Christ. L’isolement imposé nous fait réaliser que l’Église est une communion, et je trouve que l’occasion est propice pour penser à tous ceux qui sont ordinairement éloignés de la communion, parce qu’ils sont malades et isolés, parce qu’ils habitent au fin fond de l’Amazonie, ou parce que la discipline de l’Église leur demande de ne pas communier. Notre solitude imposée par temps de carême, et sans doute même pour les fêtes pascales nous oblige à prendre conscience que nous ne sommes pas chrétiens pour nous, mais pour les autres, pour le monde. Lorsque nous célébrons l’eucharistie, lorsque nous communions au corps livré du Christ, nous le faisons pour ceux qui ne sont pas là, car le corps du Seigneur est livré pour la multitude. Alors, désormais confinés, il nous faut croire que nous sommes associés à ce mystère, avec ceux qui peuvent le célébrer, car ils le célèbrent pour nous.

Il y a là un autre point de jonction entre mes deux « mondes » : les soignants vont donner de leur temps, de leur fatigue, pour les autres. À chacun de nous, en ce temps différent, de trouver ce qu’il peut faire « pour » l’autre, en étant vigilants vis-à-vis des plus âgés, des plus isolés. Voilà ce qu’est une vie eucharistique : prendre soin de l’autre, car son existence est un cadeau.

Notre solitude imposée par temps de carême nous oblige à prendre conscience que nous ne sommes pas chrétiens pour nous, mais pour les autres.

L’an dernier, nous étions essorés par la découverte de l’ampleur des crimes sexuels de notre Église. Nous venons de commencer le carême dans la stupeur de l’emprise exercée par Jean Vanier sur des femmes mises en situations de sujétion spirituelle. Depuis l’année dernière, j’attends de mon Église qu’elle cesse d’ajouter du malheur au malheur en parlant quand il faudrait se taire et en se taisant quand il faudrait parler. D’une certaine manière, par cette épidémie de coronavirus, l’occasion nous est donnée du silence.

Prenons le temps de lire la Bible, d’écouter la parole de Dieu, de la partager quand c’est possible avec nos proches. Prenons le temps de nous asseoir et de prier, pour ceux qui ne le peuvent pas, pour les malades, pour ce monde bouleversé et bouleversant. Humblement. Pour ceux qui vont veiller dans la nuit. Pour les pauvres qui n’ont pas de maison où être confinés, pour les étrangers qui n’ont pas de pays où s’asseoir, pour les victimes des trafics humains les plus sordides, pour tous ceux qui ont quitté nos assemblées par désespoir, mais aussi pour les méchants, pour les larrons, de qui le Christ crucifié a voulu se faire proche au point d’être confondu avec eux. Il tient en ses deux bras ouverts l’humanité éparpillée que nous sommes. Prenons le temps de nous tenir, là, au pied de la croix du Christ, comme le disait Pierre Claverie. Car, ajoutait-il, tout le reste n’est que poudre aux yeux.

L’Église se trompe si…

« Si l’Église n’est pas sur les lieux de fracture de l’humanité, que fait-elle ? Jésus place son Église sur ces lignes de fracture, sans arme, ni aucune volonté ni aucun moyen de puissance. La place de l’Église est sur toutes les lignes de fracture, entre les blocs humains et à l’intérieur de chaque être humain, partout où il y a des blessures, des exclusions, des marginalisations. […]

Où serait l’Église de Jésus-Christ, elle-même Corps du Christ, si elle n’était pas là d’abord, au pied de la croix ? Je crois qu’elle meurt de ne pas être assez proche de la Croix de son Seigneur. Si paradoxal que cela puisse paraître, comme le montre bien Saint Paul, sa force, sa vitalité, son espérance et sa fécondité, lui viennent de là. Pas d’ailleurs, ni autrement. Tout, tout le reste n’est que poudre aux yeux, illusion mondaine. Elle se trompe elle-même et elle trompe le monde lorsqu’elle se situe comme une puissance parmi d’autres, comme une organisation humanitaire ou même comme un mouvement évangélique à grand spectacle. Elle peut briller, elle ne brille pas du feu de l’amour “fort comme la mort”, comme le dit le Cantique des Cantiques. Car il s’agit bien ici d’amour, d’amour d’abord et d’amour seul. Une passion dont Jésus nous a donné le goût et tracé le chemin : “Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis”. »

Pierre Claverie, (1938-1996), évêque d’Oran. Extrait de sa dernière homélie donnée en France, parue dans La Vie spirituelle n°721, décembre 1996.

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